Le site du Scopitone

Historique

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Dernière minute : Mme Davis Boyer, personnage central du Scopitone est décédée le 10 mars 2012

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Il est courant de nos jours de voir des clips vidéo sur nos petits écrans. Certains sont de qualité, d’autres ne présentent aucun intérêt artistique. Cette mode de la chanson filmée, qui pourrait paraître récente à bon nombre, ne date pourtant pas d’aujourd’hui. Elle portait un nom dans les années 60, le SCOPITONE. Ce mot à consonance presque barbare vient du grec [scopein] qui veut dire regarder et [tonos], tonalité.

Tout commence en juin 1959, au salon de Milan, où un étrange appareil est exposé. Il accapare l'attention d'une foule de curieux car l’appareil diffuse une musique rock et, stupéfaction, l’on aperçoit un chanteur s’animer sur l’écran dépoli (et en couleurs s’il vous plaît !) : c’est le SCOPZIONE de chez CINEBOX.

Retour en France. Plus exactement au salon de Paris, le 24 avril 1960, où l’on découvre une machine sensiblement identique, le SCOPITONE, présentée par la société CAMECA et mise au point par son directeur, ingénieur de métier, Frédéric Mathieu. La machine en question est bourrée de 36 petits films musicaux, conditionnés sur des bobines de 30 mètres au format 16 mm. Ces chansons filmées sont pourvues d’une piste magnétique qui autorise dès lors la restitution d’un son puissant (assez proche pour l’époque de la haute fidélité). Cette espèce de Juke-Box gigantesque est maintenant en mesure de faire défiler 21 petits films à l’heure et comporte un écran relativement réduit (54 cm). Par la suite, avec le succès, l’écran augmentera et l’on découvrira de nouveaux modèles aux dimensions plus généreuses (70 x 45 cm et hauteur d’environ 2,10 m). Les appareils SCOPITONE seront, comme il se doit, conçus et fabriqués dans le plus pur style de l’époque : lignes résolument modernes, formes angleuses, coffre en formica et enjolivures en alu-chromé.

Enfin, ça y est… je vois réagir les plus vieux d’entre vous : « ah oui, cette grande télé exposée dans les cafés où l’on mettait une pièce de un franc et où on pouvait voir Johnny, Sylvie, Sheila et cie ! ». Bravo, vous avez trouvé. Maintenant, vous voilà subitement plongé dans l’évocation mélancolique de votre folle jeunesse : les surprises-parties, les petits fours, les microsillons vinyle à fond sur le bon vieux TEPPAZ et le twist endiablé en l’absence de papa maman. Euh… excusez-moi de vous arracher à votre rêverie et… permettez-moi tout de même de poursuivre !

Pour alimenter ces appareils de projection vraiment très spéciaux et confiés exclusivement aux cafetiers, il faut des films. 700 titres environ seront donc réalisés sur pellicule cinéma 16 mm, mais il est encore difficile d’en dresser la liste exhaustive (les recherches continuent encore). Un hit-parade est même établi mensuellement. Vince Taylor, Johnny Hallyday (qui aujourd’hui ne se souvient plus très bien de ce qu’il a tourné exactement mais, c’est pas très grave puisqu’on le sait pour lui), Sylvie Vartan, les Chaussettes noires se disputent alors la première place du Top. De même, un journal est édité à l’intention des cafetiers. Il relate les résultats du hit-parade et annonce les quatre nouveaux titres du mois. Ah, la belle époque !

Côté artiste, le SCOPITONE est bien vu car il constitue un excellent complément publicitaire au traditionnel mais incontournable 45 tours alors en vogue. Et rares furent les vedettes de l'époque qui purent se passer de ses services. Gloria Lasso, Georges Ulmer, Annie Cordy tournent les tout premiers films. Très vite, d’autres chanteurs vont les rejoindre… et non des moindres : Paul Anka (Remember Diana), Jacques Brel (Rosa, Madeleine), Claude François, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Dalida, les Chats sauvages, Richard Anthony, Luis Mariano, Georges Guétary, Brigitte Bardot, Serge Gainsbourg (celui-là même qui déclarera un peu plus tard que « la chanson est un art mineur ») etc. Des comiques viendront également grossir les rangs : Henri Salvador, Fernand Raynaud, Guy Bedos, Jean Constantin, etc.

Côté réalisateur, c’est une véritable pépinière de talents. Alexandre Tarta réalise les 118 premiers scopitones. Il débute la série dans les studios ÉCLAIR à Epinay-sur-Seine, le 19 septembre 1960. Très vite, d’autres noms apparaissent, parmi lesquels Claude Lelouch (mais si, mais si) qui en tourne pour sa part 45 d’affilée dont, pour Claude François les célèbres chansons « Belle-belle » et « Marche tout droit » (il filmera en tout 130 titres entre 1961 et 1965). Lelouch joue beaucoup des extérieurs et, visiblement, se régale en expérimentant sa technique enveloppante de caméra mobile (Zizi la twisteuse). Il y aura aussi Pierre Cardinal, Jean-Christophe Averty, Andrée Davis-Boyer (réalisatrice de plus de 500 titres entre 1965 et 1974), Alain Brunet, Gérard Sire, P. Marouani, etc. Les tournages sont effectués avec les moyens du bord car il faut travailler vite et surtout… pas cher. Une caméra 16 mm, une équipe improvisée, un décor tout aussi improvisé, des figurants (le plus souvent bénévoles) et hop, la prise est rapidement dans la boîte. C’est bien entendu du Play-Back et le son (le disque 45 tours tout simplement) sera enregistré ultérieurement sur la piste magnétique du film, juste après son développement au labo.

Faut-il considérer ces petits films de variétés (durée maximale 3 à 4 minutes) comme des sous-produits du cinéma ? Pas si sûr. D’ailleurs la très sérieuse revue « les cahiers du cinéma » lui consacre un article fort sympathique dans son numéro de février 1962, allant jusqu’à soutenir le phénomène (c’était très courageux de sa part en plein contexte « nouvelle vague »): « Rêves ? Oui. Mais dès l’instant où l’on peut dire « pourquoi pas » à propos d’une intention nouvelle, c’est bon signe. En attendant, délectez-vous à « Quando-quando (les sœurs Kessler), Rosa (Brel), « Est-ce que tu le sais ? » (Sylvie Vartan), « Ah, si j’étais resté célibataire » (Verchuren), « Bal perdu » (Gréco), ou « Laisse les filles » (Johnny Hallyday) » (sic).

Les films SCOPITONE n’ont pas le droit de passer à la télévision. D’abord parce que la télé de l’époque est en noir et blanc, mais surtout parce que les droits de passage sont protégés par les grandes maisons de disque et que le contrat de louage concerne exclusivement « les cafés de France munis d’appareils de la société CAMECA ».

Hélas, la belle histoire se termine en 1974. La CAMECA, de loin la plus grande pourvoyeuse de films, cesse cette activité pour s'orienter vers le secteur industriel. Les cafés qui ne sont plus ravitaillés en nouveautés relèguent petit à petit dans leur cave ces appareils devenus désuets et encombrants, quand ce n’est pas tout simplement à la casse. Nous devrons attendre 1983 pour entendre à nouveau parler du SCOPITONE. En effet, la télévision, jadis son ennemie, aide à sa résurrection en exploitant judicieusement le filon rétro des Sixties, d’autant que les producteurs empochent de juteuses royalties pour le passage à l’antenne de chaque film qu’ils ont produit ou réalisé (environ 5000 F la minute).

Depuis la naissance du SCOPITONE, 40 années se sont écoulées. Les souvenirs restent bien présents chez tous ceux qui ont connu cette période exhubérante. C’était le temps « d’Age tendre et tête de bois », de « Salut les copains » et de ces premiers flirts post-mai 1968 qui avaient incontestablement un charme naïf et inégalé. Bien évidemment, les nostalgiques et les collectionneurs (parfois les deux en même temps) se sont mis à la recherche de ces appareils et de ces films, vestiges pas si lointains d’une époque avide de libertés et musicalement novatrice. Ils peuvent considérer qu’ils détiennent les plus beaux documents audiovisuels de l’histoire des débuts du Rock and Roll français, une musique que les jeunes d’aujourd’hui n’hésitent pas à qualifier de  « Rock à Papa ».

                                                                                                                                                             Barkas


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